Inondations

Le lendemain des inondations, j’y étais.

Il est 8h22 lundi 20 janvier 2014 lorsque j’arrive à La-Londe-les-Maures. Les scènes que l’on voit défiler à la télévision et sur les réseaux sociaux hantent mon esprit. A ma grande surprise, je croise sur la route peu de traces visibles du désastre qui a eu lieu quelques heures auparavant. J’apprendrai plus tard que seuls quelques quartiers ont été durement touchés. De la glace sur les bas côtés due aux chutes de grêles,  un morceau de goudron surélevé sous un pont… Le centre-ville ne porte presque aucune marque d’une quelconque catastrophe. Une voiture « très mal garée » dont des branchages pendent encore au bout de ses rétroviseurs laisse supposer que tout n’est pas tout à fait normal.

 

La dure réalité me frappe lorsque j’arrive  au début du Boulevard Louis Bernard. Pour ceux qui ne le situent pas, c’est une longue ligne droite qui mène au port de La Londe et ornée de platanes. C’est là où, venant de l’extérieur, je prends enfin conscience de ce qui s’est passé à cet endroit-même. Bien sûr, je ne serai jamais capable de ressentir ce que les habitants ont vécu, mais je préfère témoigner  directement de cette réalité par des mots plutôt que prendre des photos ou vidéos, déjà largement relayées dans les autres médias. Et dès lors que j’avance dans l’avenue, je me dis que la journée et la semaine seront longues pour beaucoup de gens.

 

Des voitures sont encastrées dans les murs, des portails ont été arrachés par le courant, la boue a effacé une bonne partie des parkings et jardins, et partout cette même marque bien visible que les habitants me feront remarquer tout au long de la journée, comme pour se convaincre eux-mêmes que tout cela était bien réel : « l’eau est montée jusque là en à peine 10 minutes« . La rue prend des airs de zone en travaux et les quartiers semblent se réveiller après une longue nuit arrosée, sauf qu’ici il ne s’agit pas de fête.

 

A peine garé, non sans mal à cause de la boue omniprésente et de ma voiture pas vraiment adaptée à ce genre de situation, le temps d’enfiler mes bottes dans ma voiture, une femme m’aborde me demandant si ma voiture démarre toujours. Je lui réponds que je viens d’arriver et que ma voiture n’a donc subi aucun dégât. Le temps d’échanger quelques mots, elle me redemandera quelques secondes plus tard si j’ai essayé de démarrer ma voiture. C’est à ce moment une autre part de moi qui prend conscience qu’en plus des dégâts matériels visibles, l’impact est également fortement moral.

 

Je tente d’ouvrir la portière de la première voiture qui se trouve à côté de la mienne et qui a été emportée en travers de la route : la boue a recouvert les sièges, les tapis, le tableau de bord. Absolument tout est recouvert de cette épaisse couche compacte de terre liquéfiée. Les gens arrivent au fur et à mesure, chaque réaction est différente, certains ont l’air d’être là par curiosité alors que d’autres réalisent qu’ils ont tout perdu. Même si l’entraide et le dialogue seront les principales armes contre cette tragédie tout au long de cette longue semaine, certains visages restent fermés et sans paroles.

 

Au fur et à mesure de la matinée, les portes des maisons s’ouvrent, les langues se délient. Les habitants discutent, racontent, expliquent, tentent de trouver des réponses… chacun y va de son histoire personnelle et chaque anecdote est différente. « Un voisin est venu m’aider à monter mes meubles », « heureusement qu’il y avait cette rampe d’escalier sinon j’aurais été emportée par le courant », « les voitures et conteneurs flottaient »… Ce havre de paix qui fait rêver tant de touristes l’été ressemble à un champ de bataille sur lequel on aurait lâché des bombes liquides et boueuses.

 

Une fois à l’intérieur d’une maison, après avoir constaté que tout ce qui était à moins de 50cm du sol est ravagé, le plus dur est probablement de savoir quoi faire. Faut-il commencer à débarrasser et nettoyer ? Faut-il tenter de joindre les lignes surchargées de son assureur ? Qu’avons-nous le droit de jeter et que devons-nous garder pour les experts ? En fait la réponse vient de l’extérieur. Le début du nettoyage commence par:ouvrir des voies, routes et chemins, pousser les voitures qui bloquent les axes, découper les portails et portes pour accéder aux maisons. Une fois dans les maisons, quelques questions simples mais vitales  auxquelles on ne penseraient pas forcément tout de suite se posent rapidement : où manger et où dormir ce soir, demain, après-demain…

 

Cette première journée est particulièrement longue comparée aux autres de la semaine. L’entraide s’organise doucement et chacun semble avoir besoin de (re)prendre ses marques, la fatigue morale s’ajoute à la fatigue physique et pour tous les évacués, la nuit a été courte. Ce n’est pas de l’eau qu’il faut évacuer, c’est une boue compacte qui a pénétré partout : placards, frigos, armoires, pièce par pièce. Je m’active dans l’une des maisons afin d’essayer d’effacer le plus rapidement possible les traces mais c’est peine perdue. Le travail sera long, très long.

 

Fin du premier jour. Inutile de vous dire que j’ai de la boue de la tête aux pieds et que la seule chose dont je rêve est une bonne douche et des vêtements propres. Bien qu’ayant été « invités », Messieurs Valls et Ayrault ont fait le déplacement sur le port à quelques mètres de là, j’ai préféré continuer à nettoyer et avancer ces travaux plutôt qu’aller écouter un discours. Mon côté journaliste en a pris un coup.

 

Le lendemain matin, même rue, même lieu, même maison. La rue a pris des allures de grand chantier et s’y garer devient un parcours du combattant. Deux bénévoles (surnommés par la locataire des lieux « deux anges tombés du ciel ») se présentent  spontanément devant  la maison que je continue de débarrasser de la boue.. Je ne sais pas si vous lirez cet article, mais merci à vous, Karine et Pascal, en plus de votre sympathie, vous avez été d’une aide inestimable. J’en profite pour féliciter et remercier tous les bénévoles qui ont été très nombreux et très actifs.

 

Avec la fatigue et le froid, j’ai besoin de me restaurer et de retrouver un peu de chaleur. Ce sont les chaussures pleines de boue que je prends la direction de la salle Yann Piat (La Londe) qui a été mise à la disposition des sinistrés. Là-bas, on peut y parler, y déjeuner un repas chaud, y trouver des vêtements, couettes, serviettes de toilettes et appareils électroménagers. Je constate un très grand nombre de dons, Un slogan d’assurance disait « la solidarité est une force », toute la ville sera d’accord pour le confirmer. Les bénévoles sont aux petits soins et je me dis qu’on ne pourra probablement jamais leur rendre la pareille.

 

Retour près du port. Durant cette 2ème journée et jusqu’au dernier rayon du soleil, c’est un balai incessant de dépanneuses, de camions militaires, de voitures de pompiers, de gyrophares de la gendarmerie qui tourneront sur le secteur. Malgré la morosité ambiante, nous serons tous d’accord pour dire qu’un drame humain a vraiment été évité, si par exemple cette catastrophe avait eu lieu la nuit.

 

Rien ne sera jeté jusqu’au passage de l’expert et tout devra être pris en photo sous tous les angles. La plupart des voitures ayant terminé leur (parfois courte) vie à la casse, les sinistrés espèrent que les assurances feront leur travail rapidement et efficacement. Toute la semaine, des bénévoles viendront frapper aux portes, proposer leur aide, de la nourriture, des vêtements, de l’eau, du matériel… Cette organisation et cette mobilisation ont été essentielles pour l’ensemble des habitants. Un sourire réchauffera parfois plus que quelques degrés supplémentaires.

 

Toute la semaine, les journées se ressemblent plus ou moins : je nettoie, je déménage, je console, j’écoute, j’aide, j’espère… La suite, elle est en train de s’écrire à l’heure à laquelle je vous raconte ce témoignage. Les douleurs et les cicatrices mettront du temps à se refermer et on ne peut s’empêcher de penser à ceux qui connaissent des drames similaires ou bien plus grave à travers le monde.

 

Un grand merci à tous, et beaucoup de courage pour la suite des événements.

Rate this post
    Louer un voilier à Six-Fours-les-Plages